Voyons maintenant le Gorgias (ou de la rhétorique) de Platon, qui nous permettra de comprendre pourquoi il est dans notre intérêt d'être vertueux.
La question qui est posée ici est de savoir à quoi sert l'art oratoire...
A cette question certains répondent au discours, mais il évident pour Socrate que cette réponse n'est pas suffisante car l'art oratoire ne s'occupe pas de tout les discours, il ne s'occupe pas des discours des médecins par exemple.
Alors Polôs (un disciple de Gorgias) annonce que c'est l'art qui cause le bien le plus grand, à ce moment-là Socrate intervient et fait remarquer que Polôs ne répond pas à la question, car il qualifie l'art oratoire, mais ne le définit pas...
Donc Gorgias précise que c'est l'art qui se pratique en politique car il permet de persuader, de prendre un pouvoir sur les autres (puisque "prendre la parole, c'est prendre le pouvoir"). Alors Socrate montre que d'autres arts s'occupent aussi de persuader (comme l'art d'enseigner). De là on crée une distinction entre l'art oratoire et les autres, car l'art oratoire crée de la croyance, pendant que les autres créent du savoir. Mais comme il ne s'exerce qu'à cela, celui qui manie l'art oratoire mais qui ne sait pas de quoi il parle, persuade mieux que quelqu'un qui le sait. Néanmoins Socrate, montre qu'il ne pourra jamais persuader celui qui sait, et d'autre part, cet art ne se soucie guère du juste et de l'injuste !
Polôs demande alors à Socrate sa définition de l'art oratoire. Il répond alors que ce n'est pas un art, mais un savoir faire visant à flatter "sans s'inquiéter de ce qui vaut le mieux". Le sophiste n'a, pour Socrate aucun pouvoir, car avoir un pouvoir c'est faire ce que l'on veut en fonction de ce que l'on juge bon. Mais les sophistes et les tyrans font ce qu'ils jugent bon mais sans intelligence, donc cela n'aboutit pas à ce qu'ils veulent (comme vouloir se soigner et juger bon de boire du poison pour cela).
C'est pour cela que Socrate refuserait le pouvoir du tyran...
Car il explique qu'il vaut mieux subir une injustice plutôt que de la commettre car la commettre est le plus grand des maux donc elle crée le plus grand des malheurs. Et elle est le plus grand des maux car elle est quelque chose de laid donc de mauvais. De même il vaut mieux être châtié de son injustice que pas, car de cette manière on libère son âme de ce tort. Comme lorsque l'on va chez le médecin, ça ne fait pas plaisir, mais ça nous libère d'un mal qui fait qu'on sera mieux après.
Donc si un ami commet une injustice, il faut s'empresser de faire en sorte qu'il purge sa peine pour qu'il soit libéré, et si c'est un ennemi, il faut faire en sorte qu'il ne soit pas puni pour qu'il garde ce mal en lui (mais est-on juste en faisant cela, s'il s'agit bien du plus grand des maux ??), pour Socrate c'est à ça que sert l'art oratoire.
Calliclés, soutenant Gorgias et Polôs, intervient alors pour dire que si cela était vrai, cela changerait radicalement nos modes de vie. Mais il accuse Socrate de prendre le point de vu de la loi quand son interlocuteur prend celui de la nature et vice-versa. Pour Calliclés, si un jour Socrate se fait accuser de quelque chose qu'il n'a pas fait, l'accusateur pourra aisément demander la mort de Socrate, sans que ce dernier ne puisse rien faire pour l'éviter puisqu'il ne manie pas l'art oratoire, et que sa philosophie ne l'aidera pas.
Pour Calliclès la nature désigne d'abord le bon comme celui qui est le plus fort, le plus robuste, mais c'est la loi qui s'oppose à la nature et qui empêche cela en prônant l'égalité (c'est pour cela que pour Calliclès il vaut mieux commettre une injustice que la subir). Socrate montre alors que dans ce sens c'est l'union des hommes qui est naturellement le plus fort, et cette union est d'accord pour dire que c'est commettre l'injustice qui est plus laid que de la subir. Calliclès répond que par plus fort il voulait aussi dire plus intelligent, car il est logique que les esclaves même s'ils sont robustes ne sont pas les plus forts par nature puisqu'ils sont esclaves. Puis Calliclès précise après qu'en plus d'être intelligent, pour être le plus fort il faut être doté d'une virile énergie qui doit nous permettre de pouvoir gouverner l'Etat, donc le plus fort est celui qui a une valeur d'autorité. Socrate répond à cela que la valeur d'autorité la plus grande, c'est l'autorité qu'on a sur soi et ses passions comme les sages. Pour Calliclès, ceci est pour les faibles qui cachent leurs faiblesses (et la faiblesse de leurs passions), car pour être heureux il faut exercer ses passions au plus haut niveau. Pour Socrate, la souffrance est dans le plaisir, car le plaisir c'est combler ses désirs, et les désirs sont des manques donc des souffrances, il vaut donc mieux les éviter car ils vont à l'encontre du bonheur. D'autre part, si être bon c'est avoir du plaisir, alors les lâches qui voient l'ennemi battre en retraite sont plus bons que les courageux puisqu'à ce moment-là ils éprouvent plus de plaisir. Comme ceci est un non-sens, nous pouvons alors dire qu'est bon ce qui est fait en vu du bien comme la philosophie, en non en vu du plaisir, comme le font les sophistes qui flattent sans se demander si c'est une bonne chose ou pas. Donc tout plaisir n'est pas bon, mais alors quel plaisir choisir ? L'âme est saine quand elle est ordonnée (de même la maison est le bateau...(cf l'article sur le livre IV de la République de Platon)) et cela s'appelle pour le corps la vigueur et la bonne santé, et pour l'âme la justice et la légitimité. Donc il faut viser la sagesse pour être heureux. Socrate répond donc à Calliclès que pour éviter l'injustice il faut en effet se doter d'un pouvoir (et pourquoi pas celui de l'art oratoire), mais pour éviter de commettre l'injustice il faut éviter ce pouvoir. Comme il est pire de commettre que de subir une injustice, le choix est fait.
Socrate montre alors encore une fois que les sophistes et les hommes politiques qui sont censés rendre vertueux ne le font pas. En effet il arrive souvent que les sophistes se plaignent de leurs élèves de ne recevoir que des remerciements en guise de revenu, une fois le travail fini. Mais s'ils se plaignent de leurs élèves, c'est qu'ils ne sont pas devenus vertueux, et que donc le travail n'est pas fini, il n'y a donc aucune raison de les payer. De même pour les hommes politiques qui sont censés rendre bon les gens de l'Etat qu'ils gouvernent, et qui se plaignent aussi de leur ingratitude qu'ils qualifient d'injuste, ils n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes, parce que cela signifie qu'ils n'ont pas fait ce qu'ils étaient censés faire.
Donc l'homme qui serait capable de rendre bon les gens qu'il fréquente ne risque pas de souffrir de l'injustice (il s'agit là en fait d'un tout autre pouvoir). Par conséquent, il faut se conduire en politique comme un médecin qui ne fait pas des choses agréables pour ses patients, mais qui leur fait du bien. "Se soucier par-dessus tout, non point de passer pour un homme de bien, mais de l'être".









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